De la difficulté de questionner sur l’intelligence artificielle (IA)
Table des matières
Le semaine dernière, j’ai été chargé de diffuser un questionnaire sur l’utilisation des intelligences artificielles (IA) au sein d’un corps de métier. Je me suis exécuté, tout en gardant pas mal de réserves sur les questions posées. Et encore plus de réservées sur les questions esquivées. Une sorte de malaise, diffus.
Aperçu des questions
Les questions étaient grosso-modo les suivantes:
- êtes vous pour ou contre l’IA (sur une échelle de 0 à 10) dans différents domaines professionnels?
- à quelle fréquence utilisez-vous l’IA dans ces différents domaines (entre «jamais» et «plusieurs fois par jour»)?
- puis plusieurs détails d’utilisation et d’intérêt à le faire
- finalement quelques enjeux prospectifs (et une dernière question sur les risques et défis)
À mes jeux, trop de questions importantes sont esquivées pour avoir des résultats intéressants. Mon propos n’est pas de critiquer ce questionnaire précis, parce presque toutes les «enquêtes» que je lis me paraissent trop superficielles. Voici pourquoi.
Esquisses précisions et de questions
Mon premier souci, c’est que tout me paraît flou. Le terme «IA» est posé sans aucun clarification et chaque personne y projette ce qu’elle veut. Entre les IA génératives (LLM), les systèmes de traduction et l’optimisation des contrastes d’une image, il y peu en commun. Dans ce contexte, je pense que «IA» signifie «grand modèle de langage», mais ce n’est que ma déduction.
On pouvait demander: Quelles IA utilisez-vous?
- IA génératives
- traduction automatique
- autres
Si elle est correcte, il y a de nouveau une vision monolithique des choses. Toutes les intelligences artificielles génératives sont traitées en un bloc. Sans aucune distinction entre ChatGPT, Gemini, Claude et les autres. Il y avait moyen de demander quel système est utilisé et, surtout, comment il a été choisi.
On pouvait demander: Pour quelle raison avez-vous choisi cet outil?
- on me l’a conseillé
- j’en ai entendu parler dans la presse
- mon ordinateur me l’a proposé
- il en existe d’autres?
D’ailleurs, j’ai vu peu d’instance sur l’idée même de l’utilisation d’une IA. Un peu comme si c’était déjà une fatalité. Partir de l’idée que c’est (presque) incontournable est déjà un sacré biais.
Ensuite, j’aurais apprécié des questions sur le rapport à l’employeur. Parce que l’utilisation de tels outils n’est pas qu’une question individuelle. C’est un enjeux systémique et de société. Au minimum, on pouvait demander:
- Est-ce que votre employeur a émis des directives sur l’utilisation professionnelle de l’IA?
- Est-ce qu’il vous a poussé à l’utiliser? Ou déconseillé de le faire?
- Est-ce qu’il vous paie un abonnement?
- Est-ce qu’il vous demande d’être transparent sur son utilisation?
Il y avait aussi moyen de glisser quelques pistes sur les enjeux éthiques:
- Comment vous positionnez-vous par rapport aux enjeux énergétiques des IA? Parce que les émissions de CO2 de Google et Amazon s’envolent.
- Les sources utilisées sont-elles bien citées?
- Acceptez-vous que votre travail soit utilisé par les LLM pour leur entraînement?
- Êtes-vous à l’aise avec l’idée de construire vos contenus sur des articles pillés?
Bon, j’arrête là. Il n’y avait pas forcément de raison d’ajouter toutes ces questions. Mais il y avait possibilité d’en poser certaines. Parce que les enjeux sont très sérieux. Et souvent sous-estimés.
2 podcasts pour avancer
J’ai gardé cette impression de malaise face à ces questions jusqu’à aujourd’hui. Puis j’ai écouté 2 podcasts.
Dans Chronique d’un emballement autour de l’IA générative, Grégoire Barbey pose rapidement un enjeu lumineux:
L’intelligence artificielle n’est pas qu’une affaire d’usage, c’est un sujet majeur, structurant, au cœur d’une lutte de pouvoir. […] Je suis […] persuadé qu’il faut tenter d’appréhender ce sujet dans sa globalité plutôt que de le restreinte à des domaines spécifiques.
C’est exactement ce qui m’a dérangé avec le questionnaire dont je parle ci-dessus. La pratique, l’usage, le spécifique, mais aucun enjeu de fond.
Dans Le tsunami d’infos générées par IA, Jean-Marc Manach montre la déferlante qui est en train de raser le domaine des médias. Et l’indifférence (y compris de journalistes), devant ce qui se passe. C’est beaucoup trop riche pour essayer de le résumer.
L’impression que ces 2 écoutes me laissent, c’est qu’il n’est plus permis de «traiter» ce sujet en quelques enjeux théoriques. Ou par un questionnaire rapide et sans questions difficiles.
J’ai profité de cette journée pour poser une slash page à l’adresse /ia de ce site.